Maksaens Denis

 

Réceptif au monde

 

Maksaens Denis est nomade tant que ses images restent immobiles. Il filme et photographie le silence des paysages, l’énergie des danseurs, l’esthétique des performers, les témoignages d’anonymes rencontrés en Haïti, où il est né, à Cuba, en Afrique du Sud, au Sénégal...

Ces images prennent vie lors de performances qui peuvent durer deux heures comme deux nuits, quand il délivre de ses ordinateurs des montages vidéo réalisés à partir de ses photos recomposées, saturées, modifiées par des effets de fluidité, de texture et de matière tout autant que par des symboles ethniques, rituels ou mots. La création prend forme dans l’expérience sensorielle du spectateur qui entre dans l’espace visuel et sonore de la mise en œuvre.

 

Formé au reportage audiovisuel à Paris, puis réalisateur-monteur pour les chaînes de télévision françaises pendant quinze ans, c’est auprès du milieu alternatif de la techno rave des années 1990 que Maksaens Denis développe – en précurseur – ses expériences visuelles. Le travail est collectif et l’expérimentation permanente. Le niveau tend vers la fusion quand le mix entre musique, images et public se trouve fonctionner, être en phase.

Mais le « chaos musical de la nation techno » s’essouffle, et à l’aube du nouveau millénaire, Maksaens Denis saisit l’occasion offerte par la fondation AfricAmericA de réaliser une exposition personnelle au Canada.

Tragédie tropicale

Installation video, fils barbelés

trame sonore, LeRobot

2014

Il ouvre alors ses tiroirs remplis d’images prises durant des années. Des milliers d’images qui, une fois montées, interpellent et hypnotisent. Un langage figuré où l’aléatoire reprend cette donnée expérimentale et libératoire de la musique contemporaine, d’« explosante-fixe » développée depuis les années 1970 par le compositeur français Pierre Boulez.

Chez Boulez, les instruments symphoniques s’associent aux variations électroniques. L’interprétation musicale cherche à recevoir l’aléatoire, se détachant chaque fois davantage

de la pièce originale. Pour Maksaens Denis – sensibilisé à la musique par sa mère pianiste et mozartienne – , « la musique libère la part inconsciente de l’image ».

C’est le cas de Mutation X0 (depuis 2006) qui évolue à chaque représentation, quand il mixe en direct une chorégraphie d’images projetées sur plusieurs écrans au son improvisé avec la complicité de danseurs portant les ailes traditionnelles et les souffleurs de clairons du carnaval de la petite ville de Jacmel, au sud-est d’Haïti. Sorties de leur contexte, les ailes mathurin évoquent étonnamment celles de Méphisto dessinées par Eugène Delacroix pour Faust de Goethe (fin xixe siècle). L’ambiguïté se trouve aussi dans cet accessoire qui travestit le danseur entre ange et démon.

 

Dans ces installations multimédia, Maksaens Denis chorégraphie l’espace afin de faire ressentir et vibrer autrement les polarités du monde. Comme lorsque Haïti fut exposé aux médias planétaires dans la tourmente du tremblement de terre. 

36 secondes

Installation video, 25 televiseurs, métal de récupértion, gravats

trame sonore, Jean-Philippe Renoult

2010

36 secondes (2010) évoque la perte, la disparition et le désastre du séisme. Le silence diffusé en continu, l’accumulation d’écrans, les moniteurs disposés au sol comme un serpent rendent compte de cette menace rampante qui vient du sol. Les images sont brouillées, comme étourdies, tandis que sur un grand écran les images de la catastrophe diffusées par les médias du monde finissent par codifier l’émotion, par perdre de leur sincérité. Maksaens Denis recompose, avec les images du séisme, une cohésion de sens attentive à la dimension sensible et universelle du contexte.

 

C’est cette même énergie et cette volonté de tordre le cou aux idées reçues qui insufflent son esthétique à Tragédie Tropicale (2014). En superposant deux niveaux d’images, il évoque différents niveaux de réflexion : la réalité et la spiritualité, les rapports Nord-Sud, les inégalités sociales et les systèmes de croyances, la politique et le quotidien. Une création qui mêle deux tensions : l’une grave, l’autre éblouissante, pour donner encore à ressentir autrement.

 

Ainsi, chez Maksaens Denis, chaque ingrédient visuel se transforme, s’altère pour créer une esthétique où tradition et lumière fusionnent dans un univers visuel multimédia en constante réceptivité au monde.

 

 

 

 

Laurence d’Ist

historienne de l’art

 

Texte publié dans le catalogue de l’exposition Authentik Energie, 2014