Kwa Bawon

Cette installation a été montrée dans le cadre du Forum AfricAmericA 2004 à Port-au-Prince - Lattitudes à l'Hôtel de Ville de Paris, 2004 -  la 51e Biennale de Venise, 2005 - Undercurrants au Götteborg Museum, 2006 - Haiti in Extremis Life and dead in the 20th Century au Fowler Museum in Los Angeles, 2013 et au Musée des Civilisations au Québec, 2014. 

 

7 écrans disposés en croix diffusant 7 videos synchronisés.

Trame sonore : Laurent Lettrée

 

KWA BAWON

La « croix » du Baron Samedi – le gardien des cimetières - est l’un des symboles les plus importants du vaudou haïtien. C’est cette « Kwa Bawon » qu’a repris l’artiste Haïtien Maksaens Denis grâce à sept moniteurs TV dépouillés de leurs carcasses et disposés en forme de croix sur des socles métalliques de récupération.  Sur ces sept écrans, il fait apparaître des images et parfois défiler des textes qui nous dévoilent et nous disent l’insoutenable réalité d’Haïti aujourd’hui. Pourtant - et c’est en cela que Maksaens Denis a réalisé une œuvre forte, - son travail n’est pas seulement une dénonciation d’un système politique, social, local et mondial inacceptable. C’est aussi un « jeu » au sens fort le plus fort du terme qu’il offre à notre imaginaire, un jeu qui nous oblige, presque malgré nous, à nous confronter à des émotions et à des sentiments parfaitement antagonistes.  En effet, pour insoutenables que soient certaines images du réel montées avec des images de synthèses en de longues boucles de plus de trente minutes sur sept DVD, une fois passé le premier choc, elles deviennent – peu à peu - du fait de leurs accointances étranges et de leurs assemblages tour à tour synchronisés et désynchronisés mais d’une façon toujours extrêmement précise, - des espaces de projection pour toutes nos fictions personnelles. Bientôt, en effet, nous dialoguons avec elles et toutes nos représentations mentales de la magie de cet univers Caraïbien se donnent libre cours, soutenues par la musique qui allie des sons électroniques à des tambours et à des chants vaudous. Bientôt, nous nous trouvons emportés dans un délire poétique flamboyant, et c’est alors que l’installation de Maksaens Denis prend tout son sens, tout son pouvoir magique. C’est alors qu’elle est réellement une « Kwa Bawon » et qu’elle dispense – en dépit de la technologie qui la constitue – la charge passionnelle révoltante et pourtant fascinante du gardien saoûl, violent, en transe, du royaume des morts. Alors seulement nous remarquons la petite bouteille posée à même le sol, à la droite de l’installation, et nous devinons qu’elle nous appelle à une libation partagée avec les esprits.  Ressurgissent à ma mémoire ces propos de l’écrivain Haïtien Franck Etienne : « La mort étend ses racines tentaculaires sur tout ce qui vit mais, à force de le vouloir dire, je ne suis plus qu’une bouche hurlante qui crie que, là où il y a un seul être humain enchaîné, affamé, humilié, c’est l’humanité toute entière qui est traînée dans la boue », tandis que mon regard est happé par les flammes qui se propagent sur l’ensemble des sept écrans. La croix, soudainement, se transforme en un oriflamme au centre duquel, bientôt, surgissent deux bouches désirantes qui s’embrassent à pleines lèvres. Ces forces immolées du désir et de l’amour luttent férocement pour tenter d’émerger et de se réapproprier l’espace saturé.  Ai-je « vu » les esprits du vaudou, ces anges énigmatiques, ces diables mystérieux, ou bien ai-je simplement rencontré le réalisme merveilleux, le délire poétique lumineux cher à cet autre écrivain haïtien Stephen Alexis ? Je sais seulement que quelque chose de frénétique à tout à coup surgi de cette croix totémique érigée par Maksaens Denis qui en a dissous toutes les frontières et tous les contours en gardant intactes ce que l’on peut considérer comme les irremplaçables racines.  Avec sa spécificité irréductible, ce qu’atteint cet artiste témoin et acteur de sa propre culture ne peut se comparer qu’aux exorcismes des mass medias occidentaux qu’a pu nous proposer, avec la même technologie et la maestria que l’on sait, le plasticien et vidéaste Nam June Paik.L’interrogation lancinante à laquelle nous soumet cette « Kwa Baron » est peut-être celle-ci : sans vulnérabilité, sans magie, sans exaltation, sans le puissant sortilège des images et des sons, comment peut-on vivre aux confins de l’ignoble et de la folie ?                                                                                                                      

 

  Jacqueline Caux (collabore à la revue Artpress)